Une prise de pouvoir illégitime est dénoncée par des cadres et agents pastoraux de l’Église catholique dans le canton de Vaud. Le secrétaire général de la FEDEC, organe administratif et financier, est mis en cause.
La gestion des Ressources humaines de l’Église catholique à Lausanne est contestée par de nombreux salariés pastoraux et une demi-douzaine de responsables laïcs ou religieux. Trois ans que la crise dure. Elle couve depuis le remplacement en été 2021 de l’abbé Godel par un laïc comme représentant de l’évêque. Principal grief exprimé : « L’administrateur financier se comporte en patron dominateur. » Ce constat est partagé par une dizaine de prêtres et la vingtaine de collaborateurs et collaboratrices entendu·es, tous souhaitant rester anonymes. Ils et elles déplorent que le responsable pastoral du canton de Vaud, Michel Racloz, ne semble plus, dès lors, être en mesure d’exercer son autorité sur ses subordonné·es. Rappelons qu’en Suisse, la gouvernance des Églises repose sur deux piliers (lire encadré ci-dessous). Cette particularité oblige à une conception respectueuse du pouvoir de chacun, estiment-ils. Ce qui ne serait plus le cas à Lausanne.
Prise de pouvoir contestée à la base
Les agents et agentes pastoraux osant se confier évoquent plusieurs situations de ce qui apparaît comme une « prise de pouvoir illégitime ». L’administrateur mis en cause, Cédric Pillonel, secrétaire général de la FEDEC, a ainsi fait déplacer ou partir l’un(e) ou l’autre collègue soi-disant « pour son bien », alors que cette tâche revient à la direction pastorale, relève une salariée. L’un de ses confrères explique : « Il nous harcèle, dénigre notre travail par des commentaires verbaux déplacés et répétés. » Une laïque salariée observe qu’à l’A.G. de juin 2025, « pour la première fois, 80% des questions qui lui étaient adressées concernaient sa gestion du personnel pastoral. » Car de nombreux départs, des changements de fonctions, des arrêts-maladie ont été enregistrés.
Le Secrétaire général, lui, rétorque que la FEDEC est l’employeur des 270 collaborateurs et collaboratrices salarié·es de l’Église catholique dans le canton de Vaud. « Dans ce cadre, je suis responsable de protéger ces derniers mais également de rappeler le cadre de travail et le comportement attendu des professionnels pastoraux. »
Réaction des plaignant·es : « S’il en restait là… Mais ce n’est pas le cas ; il nous dicte comment mener nos tâches pastorales alors qu’il n’a pas de compétence sur le catéchisme des enfants, les aumôneries de santé ni tant d’autres tâches religieuses. » Tous relèvent que Cédric Pillonel n’a pas de légitimité à agir sur les enjeux pastoraux des personnes placées sous l’autorité directe du représentant de l’évêque Charles Morerod pour le canton de Vaud. Quatre agentes pastorales confient avoir entendu l’une de ses deux secrétaires RH claironner publiquement que tel cadre pastoral serait une « erreur de casting ». L’attitude du secrétaire général aurait-elle déteint sur ses collaborateurs ? Réaction du Secrétaire général : « Connaissant la grande compétence de la collaboratrice en cause, il m’est difficile de croire que de tels propos aient pu être prononcés ». En arrêt-maladie à 50% depuis l’automne dernier, parfois à 100%, le responsable pastoral Michel Racloz n’a pas souhaité commenter les avis critiques de ses subordonné·es.
Gouvernons avec respect
Le pape François
Plusieurs curés et prêtres de paroisse vaudois se désolent de ce qu’ils ressentent comme une prise de pouvoir en Eglise. L’un d’eux estime aussi que « sermonner les salariés de l’institution catholique est rétrograde, dépassé et déplacé. » Un confrère juge « prétentieux, aujourd’hui, de s’afficher en chef exclusif dans une Église qui cherche, à la suite du pape François décédé, à faire vivre une gouvernance de respect et d’amour. »
Audit contesté
Agentes et agents revendiquent cette voie plus participative que le Secrétaire général leur refuse. Ils et elles s’estiment également contrôlé·es. Et contestent la manière dont a été menée en 2024 une procédure d’audit contre une cadre de la pastorale vaudoise, après des plaintes de subordonnés la décrivant hautaine et cassante. « Cette personne informe le Secrétaire général à qui elle raconte nos faits et gestes, nos discussions. Pour la protéger, Cédric Pillonel a pris le leadership de l’enquête, reléguant Michel Racloz, son homologue pastoral et chef légitime, dans un rôle secondaire. » L’audit aurait ainsi été mené sur un périmètre restreint : « N’ont été auditionnés que les collaborateurs directs de cette femme, en majorité solidaires de leur cheffe. En revanche, des dizaines de catéchistes en paroisse en ont été exclus, salariés à temps partiel pour la plupart et durement critiqués par elle. L’audit, coûteux, n’a donc servi à rien », estime le personnel questionné. Une tentative d’éteindre la procédure dans l’œuf ? Le chef administratif réagit : « Difficile de prendre position, tant ce qui est décrit est éloigné de la réalité. »
Surveiller pour mieux contrôler
De nombreux collaborateurs pastoraux relèvent un autre dispositif de contrôle : la surveillance active de leurs séances grâce à la présence des membres du Service de communication placé sous l’autorité directe du Secrétaire général. « Cela empêche toute franche discussion entre nous sur les problèmes rencontrés. Car nous craignons d’être ensuite injustement blâmés par lui. » Le responsable administratif et financier réplique qu’«il est normal que ses collaboratrices de la Com. s’informent des activités pastorales pour mettre en lumière la vie de l’Église. » Un prêtre lausannois se désole de voir « un loup infiltré dans la bergerie pastorale. » Il estime qu’il est impossible pour un laïc désigné par l’évêque de co-diriger la structure catholique avec un homologue administratif se comportant en chef unique et tyrannique (lire encadré ci-dessous).
L’évêque botte en touche
Que dit l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg de ces reproches ? En janvier dernier, Mgr Charles Morerod disait n’avoir reçu aucune plainte directe de salariés et salariées pastorales. « Dans chaque canton du diocèse, il y a des personnes vers qui l’on peut signaler des abus. Et chaque employé peut en outre se tourner vers l’État. La collaboration n’est pas facile, la répartition des rôles étant parfois difficile à comprendre. »
La répartition des rôles est parfois difficile à comprendre.
Charles Morerod
Des prêtres et des laïcs déplorent ce qu’ils considèrent comme « une esquive ». Leur « explication » : « Depuis des semaines, l’évêque cherche publiquement de l’argent pour faire fonctionner son administration diocésaine. Et il a besoin de la subvention annuelle de la FEDEC. » Soit 800’000 francs en 2026, 50’000 de plus qu’en 2025, montant puisé dans les 30 millions accordés par l’État de Vaud à l’Église catholique reconnue de droit public. Mgr Morerod réfute cette hypothèse critique. Concernant le personnel, il nous révélait à mi-mars avoir reçu « depuis peu, des plaintes directes par rapport à diverses situations » qu’il n’entend pas aborder via des articles de presse. « Je les prends au sérieux. »
Structure de pouvoir avec deux pôles antagonistes
L’exercice de l’autorité sur le personnel des Églises cantonales repose en Suisse sur deux juridictions instaurées sur des principes différents : d’une part, une organisation de droit canonique inspiré par les théologiens du Vatican ; d’autre part, une structure administrative et financière s’appuyant sur le droit civil.
Un système de pouvoir dual par nature difficile à concilier, en particulier si les responsables d’une structure cherchent à dominer l’autre. Le consensus est indispensable pour réaliser des objectifs communs entre deux autorités reposant sur des droits différents.
Au niveau suisse, le dialogue a été facilité par la mise au point de règles communes entre la Conférence des évêques suisses et l’organe national qui fédère les structures administratives cantonales (RKZ). « Et depuis 2015, des personnalités conciliantes de chacune de ces deux entités de pouvoir ont permis d’établir des rapports sereins entre eux », explique Daniel Kosch, l’ancien secrétaire général de RKZ.
Dans le canton de Vaud, le pouvoir administratif et financier de la FEDEC a pris le dessus sur la direction des salariés pastoraux, constatent des cadres intermédiaires et des curés de paroisse. Comment l’Église catholique en Pays de Vaud sortira-t-elle de l’impasse ?



